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C’est l’histoire d’un passionné qui a su embarquer dans sa quête de perfection tous ceux qui ont touché à son projet. C’est l’œuvre d’un entrepreneur chef d’orchestre, Benoît Loicq, qui de A jusque Z a travaillé de concert avec son premier violon, le designer Serge Rusak. En dialogue ininterrompu, le binôme a donné naissance à un ouvrage racé, concentré d’excellence, entrelacs d’expertises.


 

Dans cette aventure, le design intervient dès les prémices. Alors que Benoît Loicq, licencié en sciences nautiques et rameur passionné, en est au stade de l’intention – concevoir un bateau d’aviron d’exception –, il bénéficie, dès 2013, d’un premier diagnostic d’orientation presté par Wallonie Design, et se voit recommander une collaboration avec le designer Serge Rusak. Ce dernier introduit d’emblée la dimension collective dans la démarche, puisqu’il associe aux premières recherches certains de ses étudiants de master en design de l’école Rubika, à Valenciennes. Le travail d’exploration commence : étude des modèles de bateaux existants, apprentissage des caractéristiques techniques, appréhension des critères de flottabilité… Les étudiants et Serge Rusak lui-même testent la pratique de l’aviron, étape incontournable pour comprendre l’expérience de l’intérieur. Car la question initiale, le tuteur qui guidera les recherches tout au long du processus, a été dès le départ : « quelle expérience veut-on faire vivre au rameur ? ».

 

 

Le confort de l’équilibre, la performance de la glisse : travail de la forme et obsession de la légèreté

Le premier défi que se lance Benoît Loicq est de proposer un bateau qui réconcilie l’inconciliable : la stabilité des embarcations d’initiation, et la glisse des bateaux de compétition. Jusque là, on avait soit l’un, soit l’autre. En effet, il faut savoir que dans un bateau de compétition à l’arrêt, le rameur est en déséquilibre : comme à vélo, il doit se lancer dans le mouvement et la vitesse pour trouver la stabilité ; s’il manque d’expertise, le bateau chavire. Bien sûr, les bateaux pour débutants sont, eux, conçus de manière à assurer un équilibre tout à fait confortable, mais ne permettent ni la vitesse ni la performance.

Pour Savile Boats – nom choisi en référence à Savile Row, la rue des tailleurs à Londres, summum du sur-mesure –, Serge Rusak et Benoît Loicq collaborent avec les experts du chantier naval de Caen1 afin de dépasser cette opposition : pour que la sensation soit la plus agréable, le bateau doit allier finesse de glisse et stabilité. Des années de recherche et de développement plus tard, le défi est relevé : « Ce serait vraiment très compliqué de le faire se retourner, même si on voulait tomber à l’eau exprès ! », s’amuse Benoît Loicq. Quand on demande au duo d’expliquer comment ce challenge a été remporté, la réponse est évidemment complexe. C’est le résultat d’un travail de pointe, d’une attention accordée à de multiples aspects, au premier rang desquels la légèreté du bateau, pour la vitesse, et la conception de la forme de la coque – alternant savamment zones concaves et zones convexes –, pour l’équilibre.

Articuler autant de paramètres ne permet pas de s’en tenir à des calculs théoriques, quelque performantes que soient les technologies de simulation. En 2018, la société Savile Boats, située en Brabant wallon, obtient la bourse Boost-Up/Industries Créatives, un programme de la Région wallonne piloté par Wallonie Design, et destiné à soutenir les entreprises durant la période intermédiaire, souvent décisive, entre le premier prototypage et la mise sur le marché.

Gagner des grammes, partout où c’était possible sur ce bateau, tel a été l’un des points de focalisation du designer : entre le prototype et le modèle définitif, tous deux entièrement réalisés en carbone, 4,5kg de moins ! Sur un total de 21,5 kg au final, c’est un cinquième du poids qui a été économisé. Depuis l’épaisseur des matériaux composites, travaillés entièrement à la main par les artisans experts du chantier naval de Caen, jusqu’à l’affinement des couches de peinture, en passant par la conception sur mesure d’une grande partie de l’accastillage2 par Metalogy, société spécialisée dans l’ingénierie métallique de précision, l’entrepreneur et le designer ont amené chaque intervenant à repousser ses propres limites au profit de l’excellence recherchée.

Une forme inédite, pour une sensation « pieds dans l’eau » 

Autre tropisme de Savile Boats : offrir au rameur une impression unique d’immersion dans son environnement. Augmenter le contact visuel avec l’eau, amener le rameur à faire corps avec les flots, une volonté opiniâtre qui a conduit à ce qui constitue sans doute l’innovation la plus visible de l’ouvrage : la percée de la poupe en forme de queue d’hirondelle. « En créant cette découpe dans la forme traditionnelle du bateau, on offre concrètement au rameur la sensation d’avoir le flux d’eau qui file entre les pieds », se réjouit Benoît Loicq : « Comme il rame dos au sens de la marche, l’utilisateur a vue directe sur cette percée en permanence ». L’idée, audacieuse, est venue du design : « Probablement que cette idée n’aurait pas vu le jour si les étudiants et Serge Rusak avaient été eux-mêmes imprégnés de l’univers de l’aviron depuis toujours », poursuit Benoit Loicq : « C’est l’avantage d’un regard neuf sur un domaine qui au départ leur était inconnu. Et quand on est venus avec ça, c’est peu de dire que les experts du chantier naval ont dû anticiper les défis techniques ! Mais au fil des itérations, on est parvenus à la stabilité et à l’hydrodynamisme souhaités, qui au final sont tous deux renforcés par la queue d’hirondelle. »

 

 

« Probablement que cette idée n’aurait pas vu le jour si les étudiants et Serge Rusak avaient été eux-mêmes imprégnés de l’univers de l’aviron depuis toujours », poursuit Benoit Loicq : « C’est l’avantage d’un regard neuf sur un domaine qui au départ leur était inconnu. Et quand on est venus avec ça, c’est peu de dire que les experts du chantier naval ont dû anticiper les défis techniques ! Mais au fil des itérations, on est parvenus à la stabilité et à l’hydrodynamisme souhaités, qui au final sont tous deux renforcés par la queue d’hirondelle. »
— Serge Rusak, designer

 

 

Une façon artisanale pour des modèles uniques, un fleuron wallon objet de fierté

L’entrepreneur comme le designer insistent : avant tout, le bateau Savile, c’est une aventure humaine. Chaque intervenant s’est laissé contaminer par la part de rêve qui a sous-tendu l’ensemble de la démarche, et a développé un attachement à l’égard du projet.

En cohérence avec toutes les étapes précédentes, le stade actuel de la mise sur le marché est abordé en accordant la plus grande attention au destinataire final. En effet, ne seront produits que des modèles uniques, très haut de gamme et entièrement personnalisés pour chaque utilisateur. C’est ainsi que le designer, qui a été concrètement à la manœuvre à chaque étape, demeure aujourd’hui pleinement impliqué dans les choix stratégiques de lancement.

Et les premiers signes de réception s’avèrent prometteurs, entre des marques d’intérêt d’acheteurs déjà manifestées, et l’obtention toute récente du prestigieux Good Design Award 2021, décerné par le Chicago Athenaeum Museum of Architecture and Design.

 

 

Cas d’école – un même designer à chaque étape du projet

Cette prégnance du design tout au long du processus fait de Savile une sorte de cas d’école en regard de l’outil « DISC », développé par Wallonie Design pour mieux faire comprendre ce que le design peut concrètement apporter à chaque stade d’un projet. Ici, Serge Rusak a réalisé un tour complet des étapes : explorer les opportunités, formaliser le concept, étudier la faisabilité, challenger le prototype, faire la conception technique, préparer le lancement. Et comme la forme circulaire de l’outil le suggère, le designer et l’entrepreneur s’apprêtent maintenant à entamer un nouveau cycle du DISC : celui de la customisation de chaque exemplaire. Nous ne manquerons pas de suivre les évolutions de ce duo, qui a bien l’intention d’offrir nombre de prolongements à sa fructueuse collaboration.

 


Liens utiles :

savile.boats

rusak.be

Photos :  

© Geoffrey Meuli 

© Serge Rusak

© Daniel Beres

 


Article rédigé par Nejma Ben Brahim
avec le soutien du Fonds européen de développement régional.