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Thèse Giulia Mensitieri

Travailleurs créatifs : entre prestige social et précarité

Un an après avoir soutenu sa thèse de doctorat « "La chance d'être là": le travail dans la mode entre glamour et précarité » à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris, l’anthropologue Giulia Mensitieri s’apprête à livrer son analyse dans un ouvrage aux Éditions La Découverte.

Analyse anthropologique

Et si les professions créatives, aujourd’hui hautement valorisées symboliquement, étaient également les plus précaires ? Tel est le paradoxe dont Giulia Mensitieri a nourri son sujet de thèse. « Dans mon analyse, je parle de la règle du jeu : plus un travail est valorisant d’un point de vue symbolique, moins il sera payé. Et vice-versa », explique la scientifique, dont les recherches longues de près de 3 ans l’ont conduite de Paris à Bruxelles. Si cette dynamique régit le secteur de la mode, pour reprendre l’intitulé du sujet de la thèse, elle n’épargne notamment pas le design, la recherche, la presse ou encore le cinéma, comme le révèle son auteure.

Anatomie d’une époque

Avec la désindustrialisation de l’Occident, notre économie s’est orientée vers le secteur tertiaire. Est apparue la notion de travailleur créatif. C’est le triomphe du cognitif, de la créativité, de la connaissance. « Je trouve le terme créatif très approprié pour désigner les transformations vécues car il s'agit d'une notion fortement néolibérale. Il semble anodin mais il révèle, en réalité, beaucoup de choses sur notre époque. Tout d’un coup, avec l’économie de services, la créativité est devenue un mot-clé des politiques publiques. Les écoles de mode et de design se sont multipliées, avec cette valorisation du travailleur créatif. Auparavant figure plutôt marginale, ce dernier est devenu le pionnier du nouveau monde du travail et son aura fait rêver », précise notre experte.

Statut symbolique vs précarité

Exercer un métier passionnant, occuper un statut désirable, s’exprimer au travers de son art, autant de facettes qui font vibrer. Mais l’on risque aussi de s’y perdre, livrés à une industrie vouée au profit qui, forte de son attrait, est parvenue à imposer le prestige social et l’épanouissement personnel par la créativité comme moyens de rétribution dominants. Les travailleurs créatifs sont ainsi souvent contraints de vivre selon deux principes contraires que tout oppose : prestige social et précarité. Dire "je suis styliste" ou "je suis designer" incarne ce que le monde professionnel a de plus cool à offrir en matière de carrière mais quel est le prix à payer ? Selon Giulia Mensitieri, « les injonctions au profit qui régissent les industries que j’ai étudiées ne s’accommodent pas avec les dynamiques du travail lié à la création qui demandent du temps, de l’inspiration, de se ressourcer, d’être stimulé. Il en découle inévitablement des asymétries et des dominations. »

Haute pression

Comme le détaille Giulia Mensitieri, « cette précarité qui touche les créateurs n’est pas seulement économique, c’est également une forme d’incertitude fragilisante au quotidien. En résulte, notamment, une usure physique et mentale extrêmement forte. Lasses, 90% des personnes que j’ai interrogées entre 2011 et 2013, ne travaillent plus dans la mode », indique Giulia Mensitieri. Alors que les chances de décrocher un contrat stable sont minces, enchaîner les stages et les missions gratuites ou de courte durée semble la norme. Certes, « on peut gagner très bien mais on ne sait pas pendant combien de temps, ni quand on aura un prochain contrat », détaille l’anthropologue. Conséquences ? « Une incapacité à se projeter à long terme dans la vie, à faire des projets. » Auréolée de la reconnaissance de ses pairs, Giulia Mensitieri poursuit : « On est prêt à s’investir corps et âme, à s’autoriser d’infimes coupures entre les temps dédiés au travail et les temps de vie personnelle, "dans l’attente d’on ne sait pas exactement quoi, qui arrivera on ne sait pas exactement quand". Personnellement, je parle de "l’économie de la promesse et de l’espoir". Dans un tel contexte, après quatre ou cinq ans, beaucoup déchantent et changent de voie. »

Outil de réflexion

La force du livre de Giulia Mensitieri, annoncé pour janvier 2018, tiendra dans l’analyse approfondie des transformations du sens et de la valeur du travail. « Le travailleur créatif est passionné, très investi, flexible, ne compte pas ses heures et s’adapte facilement. Du point de vue des entreprises, ce sont des qualités intéressantes. Dès lors, lorsque son travail est accaparé par des industries qui gagnent énormément d’argent sur son dos, alors même que ce travail est gratuit, mal payé, précaire, la question de l’exploitation se pose », confie‑t‑elle. Par ailleurs, elle souligne : « à la reconnaissance symbolique du travail créatif, comme les labels de villes créatives, il faudrait ajouter, de la part des pouvoirs publics, une reconnaissance plus concrète. Cela passerait par une majeure attention portée à la spécificité de ces types d'activité alliée à des mesures protégeant les droits sociaux et professionnels desdits travailleurs. Parallèlement, ne serait-il peut-être pas intéressant et utile que les travailleurs des industries créatives, eux-mêmes, se mobilisent plus activement, autant individuellement que collectivement, pour que les droits fondamentaux du travail soient respectés, même dans des contextes de production du glamour ? » En apportant un regard éclairé sur les nouvelles formes d’exploitation, l’auteure pourra-t-elle faire changer les choses ?

Sophie Ismail pour Wallonie Design

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